11 février 2026

Vers un Livre Blanc de la Décentralisation Culturelle

Observatoire des Politiques Culturelles
Observatoire des Politiques Culturelles

Contribution de Platform au Livre Blanc

Depuis plus de quarante ans, les Fonds régionaux d’art contemporain constituent un dispositif singulier au sein du paysage culturel français. Ils reposent sur un principe simple et ambitieux : unir l’État, les Régions et les territoires autour de la constitution, de la préservation et de la diffusion d’une collection publique d’art contemporain. Au fil du temps, ces collections sont devenues de véritables ensembles patrimoniaux, non pas parce qu’elles formeraient un corpus unifié ou coordonné à l’échelle nationale, mais en raison de la variété des approches, de la pluralité des sensibilités curatoriales et de la diversité des territoires dans lesquels elles se sont développées.

Chacun des Frac a construit sa collection de manière autonome, selon ses orientations, ses comités d’acquisition, son histoire locale et ses relations avec les artistes, les habitants et les partenaires culturels. Loin d’un modèle centralisé, ils ont ainsi constitué un patrimoine polyphonique, composé de vingt-deux ensembles singuliers qui dialoguent entre eux sans jamais se confondre. Qu’ils soient organisés sous forme associative, en établissement public de coopération culturelle ou en régie directe au sein d’une collectivité, les Frac partagent néanmoins une même vocation : inscrire l’art contemporain au cœur d’un service public vivant, présent dans tous les territoires et accessible au plus grand nombre. Ils interviennent dans des lieux très divers – établissements scolaires, EHPAD, hôpitaux, bibliothèques, centres sociaux, maisons d’arrêt, communes rurales ou petites villes – et construisent, pour chacune de ces situations, un lien concret, adapté, durable avec des publics souvent éloignés des institutions culturelles traditionnelles.

Dans un contexte d’affaiblissement des financements publics, d’incertitudes liées à la gouvernance multiniveaux et de montée des logiques de concentration culturelle, ce rôle de proximité prend une importance particulière. Les Frac constituent, dans de nombreux territoires, l’une des présences artistiques les plus actives, que ce soit à travers leurs implantations métropolitaines ou par les projets qu’ils déploient dans les zones rurales et périurbaines. Leur action s’organise toujours dans une double dynamique : un ancrage local fort dans des lieux identifiés et une capacité éprouvée à diffuser les œuvres bien au-delà de leurs murs. En 2023, plus de deux millions de visiteurs ont fréquenté les expositions, projets hors-les-murs et actions de médiation menés par les Frac. Ce chiffre atteste la pertinence d’un modèle fondé sur la rencontre directe avec les habitants, sur la diversité des propositions et sur la mise en circulation constante des œuvres. Le cadre historique qui a permis l’essor de ce modèle – une coopération claire et équilibrée entre l’État et les Régions – connaît cependant une fragilisation. La réduction des financements croisés, l’hétérogénéité des engagements régionaux et le manque d’espaces de concertation clairement structurés et régulièrement mobilisés entre les différents niveaux de responsabilité publique créent des situations contrastées. Là où prévalait un socle commun, apparaît aujourd’hui une géographie inégale de soutien, qui compromet la capacité des Frac à assurer leurs missions de manière continue. Cette fragilité n’est pas une abstraction institutionnelle : elle affecte les capacités d’acquisition, la circulation des œuvres, les projets d’éducation artistique et culturelle, les résidences et l’ensemble des actions menées auprès des publics éloignés.

À cet égard, il est essentiel de rappeler que la liberté de programmation doit demeurer un principe intangible. Les directions des Frac disposent d’une expertise reconnue, fondée sur la connaissance des artistes, les enjeux curatoriaux, les responsabilités liées à la conservation et la médiation, ainsi que sur une compréhension fine des territoires et des publics. Cette compétence professionnelle constitue un socle indispensable : elle garantit la qualité du service public, protège les collections et assure une continuité dans un paysage culturel parfois soumis à des pressions conjoncturelles. C’est pourquoi l’opposition entre création locale, nationale et internationale doit être écartée. Elle ne correspond ni à la manière dont travaillent les artistes aujourd’hui, ni à la manière dont les mondes de l’art se structurent. Les Frac ne sont pas des collections régionales au sens étroit : ils construisent des circulations, établissent des liens entre les scènes locales et la création mondiale, et proposent des dialogues qui enrichissent mutuellement les œuvres, les artistes et les publics. Loin d’assigner les territoires à une identité culturelle fermée, ils permettent au contraire de les inscrire dans une dynamique élargie, où le proche et le lointain se répondent et se transforment. La notion de responsabilité partagée, inscrite dans la loi, montre également ses limites. L’art contemporain n’étant une compétence obligatoire d’aucune collectivité, son financement repose sur des équilibres parfois précaires. Pourtant, lorsque le partenariat entre l’État et les Régions est solide, explicite et pluriannuel, les effets sont immédiats : les oeuvres circulent, les artistes rencontrent les publics, les bibliothèques et les écoles deviennent des lieux de transmission, et les habitants accèdent à des formes artistiques qui leur seraient autrement inaccessibles. Cette dynamique repose sur un principe essentiel : le maintien des financements publics à un niveau suffisant pour permettre la diffusion et la conservation des œuvres. Dans un contexte d’inflation des coûts – transports, assurances, matériaux, régie, production –, les Frac absorbent une tension structurelle qui pourrait réduire leur capacité d’action. Les plateformes numériques et les grandes industries de contenu occupent une place croissante dans l’attention collective, mais elles ne remplacent ni la rencontre avec une œuvre, ni la diversité des esthétiques, des formats et des temporalités propres à la création contemporaine. Elles produisent des usages, mais pas un espace public critique ; elles répondent à la demande, mais ne construisent pas la durée.

Une société qui renonce à l’infrastructure culturelle permettant l’accès direct à l’art rompt avec son histoire et affaiblit ses fondements démocratiques. Ce qui est en jeu dépasse largement les questions de gouvernance : il s’agit de maintenir vivantes des formes artistiques minoritaires, lentes, complexes, dissensuelles, parfois fragiles, qui ne se mesurent ni en audiences ni en rentabilité. Les Frac portent cette responsabilité. Ils permettent à des artistes de rester visibles, à des œuvres de circuler, à des expériences de pensée d’exister dans l’espace public et à des publics de rencontrer des formes qui ne trouvent pas leur place dans les flux numériques dominants. Ils constituent ainsi un élément essentiel pour préserver la diversité des expressions culturelles et maintenir la vitalité d’un paysage artistique non soumis aux seules logiques marchandes. Renforcer ce modèle ne suppose pas de le réinventer, mais de le consolider. Cela implique une gouvernance clarifiée entre l’État, les Régions et les autres échelons territoriaux, des conventions pluriannuelles stables, une reconnaissance explicite du rôle des Frac comme opérateurs territoriaux de référence, un soutien assumé à l’acquisition et à la conservation des oeuvres, une ambition renouvelée en éducation artistique et culturelle, et une compréhension claire de la valeur démocratique de ces collections patrimoniales, qui figurent parmi les ensembles les plus singuliers de l’art contemporain européen. Entre l’orientation vers une culture recentrée sur les grandes polarités institutionnelles et l’affirmation d’une culture conçue comme un droit, circulant, ouverte et disponible partout, la France doit choisir. Les Frac démontrent chaque jour qu’il est possible de maintenir cette ambition, à condition que les pouvoirs publics renouvellent explicitement leur engagement. Leur action rappelle que la culture n’est ni un luxe ni un supplément d’âme, mais une infrastructure du vivre ensemble. C’est cette conviction, nourrie par quarante années de présence dans les territoires, que Platform souhaite réaffirmer dans le cadre du Livre blanc, afin que la politique culturelle française puisse s’appuyer sur un modèle éprouvé, indispensable et plus que jamais nécessaire.

Restez informé des actualités de Platform