11 juillet 2023

Céline Poulin, directrice du Frac Île-de-France

Céline Poulin © DR
Céline Poulin © DR

« Quand j’ai découvert l’annonce pour le poste de direction du Frac Île-de-France, je me disais justement que j’étais arrivée au bout de mon projet au CAC Brétigny et de tout ce que je voulais y développer. En tant que commissaire indépendante, j’ai beaucoup travaillé avec des collections, et une grande partie de nos recherches avec le collectif Le Bureau/ étaient liées aux questions de collection (« Uchronie, des récits de collections » « Le Syndrome de Bonnard », « P2P », etc.). Mon parcours dans la médiation et dans l’éducation populaire ont aussi fait que le Frac a été une structure évidente pour moi. La question du multisite m’a particulièrement intéressée car le projet que je portais au CAC Brétigny était un projet de territoire sur une agglomération, que la question de la diffusion de l’art dans des espaces non dédiés, et le fait d’aller à la rencontre de différents publics, avec des subjectivités différentes, étaient au centre du projet. C’était aussi au centre de mon projet curatorial pour le Parc Saint Léger – Hors les murs, aux côtés de Sandra Patron. J’aime beaucoup travailler en région Île-de-France, le foisonnement de la vie artistique, le fait que ce soit une région vraiment à la pointe de l’art tout en étant très diverse, entre ville et campagne, et que ce soit une région en mutation est très stimulant pour moi.

Le projet des « Mille et un plateaux » que j’ai conçu pour le Frac Île-de-France part de ces spécificités du Frac et de la région Île-de-France. Un des premiers axes est la question de la déhiérarchisation des espaces et des zones géographiques. En tant que Frac, je pense que c’est important de considérer chaque territoire de la même manière, et pour cela je souhaite développer ces projets hors-les-murs avec une exposition multi-territoriale. Il y a aussi l’importance de la déhiérarchisation des pratiques, c’est-à-dire que l’exposition est bien une pratique centrale, mais elle est pour moi tout aussi importante que l’atelier, le workshop, et d’autres moments de rencontre entre l’art, les artistes et tous les publics. C’est pourquoi je souhaite développer le lieu d’art comme un lieu de vie qui va répondre aux usages des personnes qui l’utilisent (artistes, théoriciens et théoriciennes, habitants et habitantes, enseignants et enseignantes, étudiants et étudiantes, élèves, etc.) pour que tout le monde puisse se sentir accueilli et bienvenu dans cet espace. Enfin, la question du respect des ressources (humaines, financières, écologiques) est essentiel. En réalité, tout s’articule, par exemple mettre la médiation au cœur du projet artistique c’est aussi croiser les budgets, cela fait partie d’une stratégie qui est de mettre les artistes, le vivant au cœur du projet.

Dans les rapports avec le territoire, ce que j’aimerais développer ce sont ces expositions multi-territoriales qui auront lieu à la fois aux Réserves, au Plateau mais aussi chez des partenaires culturels, dans des lieux du champ social ou d’éducation populaire, de l’éducation nationale, etc. Ces expositions vont déhiérarchiser les espaces et les pratiques en mettant sur le même plan les expositions au Plateau et aux Réserves, mais aussi les expositions sur le territoire, des résidences d’artistes, des projets d’ateliers qui s’organiseront tous autour d’un sujet commun.

J’aime beaucoup l’idée d’œuvres activables dans la collection du Frac Île-de-France, et c’est quelque chose que j’aimerais que l’on poursuive et affirme, des œuvres « d’usage », qui peuvent être réactivées par les publics, ce qui nous permet aussi de penser l’acquisition en termes de diffusion, car c’est important de penser à qui la collection s’adresse. Je souhaite également que l’on développe la vidéo, qui est pour moi un médium de pointe de l’art contemporain, un médium très expérimental dans lequel on peut avoir une amplitude de styles différents, tout en participant à une éducation à l’image qui est essentielle, la vidéo étant partout dans notre quotidien. Le troisième axe, qui est un challenge pour l’institution, c’est de collectionner des pratiques de cocréation qui mêlent artistes, amateurs et amatrices, mais aussi évidemment de soutenir la création émergente, ce qui est un des rôles clés d’une collection de Frac.

Nous allons mettre en place au Plateau un espace de pratiques libres afin de développer l’approche de l’art non pas uniquement par la réception mais aussi par la pratique. Aux Réserves, nous aurons également un espace de pratique des arts plastiques pour les groupes, et l’idée est d’ouvrir le lieu à son quartier et de penser des expositions en discussion avec les grands enjeux contemporains, en montrant que notre collection dialogue avec ces enjeux de société. Le fait de considérer l’aspect artistique de la médiation, de coconcevoir des projets croisant artistes et publics est une prise de position forte pour moi en tant que commissaire. Il y a une jeune génération d’artistes qui pense actuellement les projets artistiques en lien avec les publics, et qui prône un art qui s’ancre pleinement dans la société, avec des artistes qui ont envie de jouer un rôle social (sans évidemment se comparer un instant au travail indispensable que font les acteurs sociaux). Il existe donc un chiisme entre un art isolé – un art pour l’art -, et un art qui s’ancre dans la société dans laquelle il est, c’est-à-dire un art qui pense ses moyens de production en termes humains et écologiques car cela implique de faire des projets construits dans le respect de chacun et de chacune. Parler d’écologie, c’est aussi travailler ces questions de recyclage, d’économie de moyens, de réutilisation, etc. au quotidien. Pareil pour la question de la relation de travail, c’est quelque chose qui se fait au quotidien.

Le Frac doit être un espace d’accueil, de rencontre, un espace social, dans lequel j’aimerais qu’on ait envie de venir de manière aussi décontractée que quand on va dans une bibliothèque, dans une médiathèque. Le Frac est vraiment pour moi, et c’est une conception que je partage avec la présidente du Frac, Béatrice Lecouturier, l’endroit de la rencontre avec tous les publics. »

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